Nominations Abus sexuels En Une Église en France Église universelle Diocèses International Points non négociables Summorum Pontificum Non classé
Catholix
Abus sexuels

Saint-Pé de Bigorre : des abus dans l’ex-petit séminaire du diocèse de Tarbes

Par Nominoe — 28 septembre 2026

La presse locale des Hautes Pyrénées titre ce 28 septembre sur les sombres secrets de l’ancien petit séminaire (jusqu’à la fin des années 1960) puis l’institution Saint-Pé de Bigorre, à 8 kilomètres du non moins sombre ex-collège de Bétharram. Un ancien élève, entre 1961 et 1965, victime de sévices sexuels et de violences de la part de trois professeurs religieux, y relate l’enfer qu’il a vécu. Il a déposé plainte en juin 2024, classée par la justice pour prescription en octobre 2024, et a été indemnisé par l’Eglise depuis.

Dans la Semaine des Pyrénées, un ancien élève, victime en 1961-65, raconte son calvaire jusqu’à sa fugue, définitive, de l’établissement :

 » Le principal agresseur qu’il met en cause est l’abbé Jean Hébrard, responsable de la chorale et de la manécanterie. Michel Mesplier chantait dans cet ensemble et participait à des déplacements à l’extérieur de l’établissement. Selon son récit, après certains retours de week-end ou de déplacements, l’abbé Hébrard le convoquait dans sa chambre. Il devait alors se déshabiller et subir des violences sexuelles accompagnées de sévices physiques. Dans le dossier établi par la cellule d’écoute, Michel Mesplier décrit précisément le mécanisme de ces convocations et affirme que les agressions se sont répétées pendant plusieurs années.

Le document de l’INIRR retient pour sa part que Michel Mesplier a été victime de « violences sexuelles (attouchements, viols et sévices) de façon répétée » commises par trois prêtres pendant sa scolarité, de 1961 à 1965. L’instance précise que les violences sexuelles attribuées au responsable de la chorale étaient accompagnées de sévices « particulièrement douloureux et humiliants ».

Le témoignage de Michel Mesplier ne se limite toutefois pas à l’abbé Hébrard. Il met également en cause l’abbé Romanet, professeur de français, grec et latin, qu’il décrit comme auteur de violences et de sévices corporels. Il évoque notamment des coups portés avec une règle et des conditions de vie qu’il juge particulièrement dures. Il accuse enfin l’abbé Lavigne de violences physiques. Dans son récit, celui-ci utilisait un martinet dont les lanières avaient été nouées et qu’il trempait dans l’eau avant de frapper les enfants. Michel Mesplier affirme également que le prêtre lui a infligé des brûlures avec un fer à souder. Ces éléments figurent dans le compte rendu de l’entretien réalisé par la cellule d’écoute du diocèse le 15 mars 2025.

A l’époque, l’élève avait tenté d’alerter un responsable de l’établissement, qui n’avait rien fait : « Parmi les souvenirs rapportés par Michel Mesplier figure également celui d’une tentative de parler à un responsable de l’établissement. Il met en cause l’abbé Miqueu, qui était alors supérieur de l’institution. Son bureau, selon son témoignage, se trouvait à proximité de la chambre de l’abbé Hébrard. Michel Mesplier affirme lui avoir parlé des violences qu’il subissait. « Un jour je suis allé le voir pour lui dire ce que je subissais. Il ne m’a pas cru », rapporte-t-il dans le compte rendu de la cellule d’écoute ».

La victime décrit aussi des conditions de vie difficiles, qui font partie du caractère de l’établissement (lire plus bas) :  » il Il évoque les réveils matinaux, les dortoirs collectifs et, durant l’hiver, des exercices particulièrement éprouvants. « Nous étions réveillés à 6 h 30 chaque matin et, pendant l’hiver, nous devions descendre, torse-nu, à la file indienne, pour aller casser la glace de la piscine pour pouvoir avoir de l’eau pour notre toilette », raconte-t-il. Il affirme également avoir été envoyé marcher en short dans la neige dans le cadre de pratiques qu’il attribue à l’abbé Romanet« . 

Des conséquences toute sa vie durant

Resté dans la région après avoir quitté l’établissement, l’ancien élève de Saint Pé subira toute sa vie les conséquences des sévices qu’il a subi : « Le dossier fait état de troubles du sommeil persistants, de cauchemars, d’angoisses, de périodes dépressives et d’un besoin constant de rester actif pour occuper son esprit. L’alcool occupe également une place importante dans son parcours. Il explique avoir beaucoup bu durant une longue période, avec la volonté d’oublier. Il finit cependant par arrêter totalement à l’âge de 40 ans. Dans son témoignage auprès de la cellule d’écoute, il résume ainsi les conséquences qu’il attribue aux violences : « Toutes ces agressions subies ont détruit ma vie : alcoolisme (…), divorce, rupture avec mon fils et non connaissance de ma petite-fille. »

Le dossier de l’INIRR évoque également une forte détresse intérieure, marquée par l’angoisse et la dépression, ainsi que des difficultés dans la vie intime et les relations familiales ». Habitué à « se murer dans le silence« , il ne finira par parler qu’en 2024… »La question de la confiance est également centrale. « Toute ma vie il m’a été très difficile de faire confiance. C’est dur de ne plus faire confiance », explique-t-il. Cette rupture spirituelle constitue l’une des conséquences durables qu’il associe directement à son passage au petit séminaire« .

Au moins deux victimes connues de l’abbé Hébrard, déjà visé par une autre plainte par le passé

L’abbé Jean Hébrard, « présent dans le diocèse depuis 1950, professeur et maître de chapelle au petit séminaire, a été ensuite affecté à la maison diocésaine entre 1978 et 1991. Il est décédé en 2000« . Il y a plusieurs années, indique la Semaine des Pyrénées, « une autre personne avait déjà porté plainte plusieurs années auparavant concernant des agressions sexuelles attribuées à l’abbé Hébrard. Cette information contribue, selon le compte rendu, à l’apaiser et à renforcer son sentiment d’être reconnu comme victime« .

L’abbé Pierre Romanet, professeur de latin et de grec, est décédé fin août 2016.

La victime – qui a été indemnisée par l’Eglise – a demandé au diocèse de Tarbes de faire retirer d’internet les contenus laudatifs sur la chorale du petit séminaire à l’époque où elle était dirigée par l’abbé Jean Hébrard : « dans son entretien avec la cellule d’écoute, il demande de « le rayer ». Il explique que la présence du nom et du visage du prêtre sur les réseaux sociaux ou dans des contenus consacrés à la manécanterie est difficilement supportable pour lui. Cette demande figure également dans le dossier de l’INIRR, qui relève son souhait de voir « effacés sur internet les articles élogieux sur le prêtre responsable de la chorale ». Il ne s’agit donc pas seulement, pour Michel Mesplier, de faire reconnaître le passé. Il demande également que la manière dont cette histoire est présentée aujourd’hui soit reconsidérée« .

L’équipe pédagogique des années 1960 connue

L’équipe pédagogique du petit séminaire dans les années 1960 est connue : sur le groupe des victimes de Bétharram, un ancien élève donne les noms des professeurs de cette institution en 1959-66, dans un témoignage du 22 février 2025 : « les pères Romanet, Laribère, Lavigne, Bernard Abadie, JA Py-Laucaigne comme professeurs, Jo Joanolou comme préfet des études, Layerle, Romanet, Miqueu, Braquet comme surveillants« .

L’abbé Py Laucaigne, ordonné en 1952, professeur depuis 1956, décédé en juillet 2021, a ensuite été enseignant à l’institution Sainte Jeanne d’Arc de Tarbes, avec plusieurs de ses ex-collègues du petit séminaire.

Fondée au XIe, reconstruite fin XVIIe, l’abbaye de Saint Pé de Bigorre s’est dégradée pendant la Révolution française. Elle a été reconstruite au début du XIXe siècle : « en 1822, la plus grande partie du site est acquise par l’abbé Procope Lassalle, natif de Saint-Pé, qui l’offre au Diocèse pour la création d’un Petit-Séminaire. Plusieurs achats de terrains et bâtiments vont suivre. Les lieux sont reconstruits en quasi-totalité ou agrandis entre 1840 et 1880. Une chapelle et un oratoire à la Vierge sont élevés entre 1858 et 1890. Le Petit-Séminaire perdure jusqu’en 1966« .

Des conditions de vie rudes dans un établissement austère

Un témoignage en ligne d’un élève de l’Essonne, qui s’y est retrouvé, de fait, abandonné par ses parents en 1929-1930, témoigne de conditions de vie rudes encore avant-guerre : « Tout y est monastique, mauvais, fade, accompagné de sauce claire. Il est vrai que si la gourmandise est un péché mortel, à Saint Pé, on ne risque pas l’enfer ! Pendant les repas, le silence est d’une absolue rigueur. Ils se prennent en présence du Supérieur et de ses abbés installés sur une estrade. Du haut d’une chaire, un diacre psalmodie d’une voix volontairement monocorde, scandée seulement par la ponctuation, épîtres et évangiles.

Tous les maux sont traités – si l’on peut dire -, par un très vieil abbé herboriste, soi-disant infirmier. D’ailleurs, je ne vois jamais passer de médecin à Saint Pé, pour qui que ce soit. La médication essentielle est une exhortation : -« Il faut endurer la souffrance sans se plaindre, elle nous est imposée par le Bon Dieu, comme épreuve, en rémission de nos péchés. » Avec une telle ordonnance, la guérison est assurée! »

Pourquoi le diocèse de Tarbes n’a pas fait d’appel à témoignages ?

La victime qui s’exprime dans la presse locale n’est pas la seule. Dans sa lettre de mars 2025, où Mgr Micas reconnaît les faits et présente ses excuses au nom de l’Eglise à la victime, il lui confirme qu’il y a d’autres victimes et donne le nom de l’une d’elles; trois à ce jour se sont adressées à l’INIRR. Par ailleurs l’abbé Hébrard a été visé par une autre plainte il y a plusieurs années, toujours pour abus sexuels.

En février 2025, un de nos lecteurs avait recueilli le témoignage d’un habitant de Saint Pé, qui avait été scolarisé au petit séminaire pendant les années 1950 et qui avait été témoin d’abus sexuels et de violences, auxquelles il avait en partie échappé car sa mère travaillait dans ce même établissement. Il y avait ensuite lui même travaillé – du temps de l’institution, et ne faisait pas état de problèmes pendant cette période.

On peut se demander pourquoi le diocèse de Tarbes, qui a connaissance de l’existence de plusieurs victimes, n’a pas fait d’appel à témoignages à ce jour pour permettre à la parole des locaux et des anciens élèves de se libérer, et à la vérité de se manifester. Est-il encore si important de protéger la mémoire des auteurs d’abus et de violences, qui sont morts depuis des années? Cela dit, il n’est pas trop tard pour bien faire…

C’est la vétusté qui a eu raison de l’institution, qui a fermé en 1999 pour déménager à Tarbes dans la zone d’Azereix, près d’autres établissements scolaires. Ensuite, les bâtiments sont restés à l’abandon une quinzaine d’années, avant d’être rachetés en 2017 par les maronites, qui en ont entamé une lente restauration pour en faire un centre spirituel – le projet, qui se précise, coûterait 15 à 20 millions d’euros. Néanmoins dans le cloître historique, trois des quatre ailes se sont effondrées jusqu’au rez-de-chaussée, l’entrée de la chapelle, à moitié ruinée, a quelque chose de Beyrouth, et l’ensemble est un symbole poignant, sous le ciel lourd et gris de la Bigorre, de la crise de l’Eglise en France et de la déchristianisation.

Laisser un commentaire