Malgré la rencontre individuelle avec sept victimes – soigneusement triées sur le volet par Mgr le Stang et la CEF, qui ont refusé les collectifs de victimes, nombre de victimes sont profondément déçues par l’absence d’annonces concrètes pour la lutte contre les abus par le pape lors de son voyage en France. Devant les évêques, le Pape a demandé la poursuite du travail de lutte contre les abus et les violences sexuelles en milieu ecclésial, mais sans demander d’engagements concrets.
C’est notamment le cas d’Alain Esquerre, lanceur d’alerte de Bétharram, qui souligne cette absence de concrétisation dans les colonnes de Sud Ouest.
« Sortis de la dimension systémique », vraiment ?
L’interview de Mgr Bozo sur France Info le 25 septembre dernier et ses propos sur le fait que l’Eglise serait sortie de la dimension systémique des abus ont aussi échaudé nombre de collectifs de victimes. L’interview a été transcrite sur le site Après la Ciase :
« je pense vraiment qu’on est sorti de la dimension systémique. [Les abus ont eu lieu dans ] les années 50, 60, 70″. Et de nuancer le caractère systémique : « pas au sens où c’est un système organisé par l’Église. C’est une espèce d’écosystème qui a permis cela. Le silence, le fait qu’on déplaçait les gens. Mais il ne faut pas faire d’anachronisme : c’est ce qu’on faisait partout à l’époque. Je pense vraiment qu’on est complètement sorti de cela et qu’aujourd’hui on est extrêmement vigilant, qu’on forme les jeunes séminaristes à toutes ces questions, qu’on a pris des mesures. Vous voyez aujourd’hui, un prêtre ne confesse pas quelqu’un tout seul, un jeune, sans qu’il y ait une porte ouverte, etc. Donc je pense vraiment qu’on est sorti de cela, mais il faut rester extrêmement vigilant« .
Et c’est ainsi qu’un prêtre condamné pour pédoponographie en 2011 s’occupe de la communication du diocèse de Metz, où est venu le Pape…
« Beaucoup de choses se passent dans le dos des victimes, les décisions sont prises à la hâte »
Victime d’un prêtre du Loiret depuis chassé de l’état clérical et cofondateur de l’association Parler et Revivre, Olivier Savignac va plus loin et dénonce une hiérarchie de l’Eglise en France prête à tout pour reculer sur la lutte contre les abus, afin de maintenir le peu de fidèles qu’il lui reste – ce qui est d’autant plus illusoire que la libération de la parole se poursuit, tant sur les abus du passé (l’ex-petit séminaire de Saint Pé de Bigorre notamment) que ceux qui continuent à avoir lieu (affaire de l’école de Vertou) :
« Depuis un an, c’est un flou total. La gouvernance d’église qui souhaite tourner la page. Les liens que nous avions avec notamment la CEF (conférence des évêques de France) ne sont plus fluides comme avant.
Beaucoup de choses se passent dans le dos des personnes victimes, des collectifs et des associations. Les décisions sont prises à la hâte, sans que rien ne soit préparé. L’illustration majeure, c’est le dispositif Renaître, censé remplacer l’Inirr (Instance nationale de reconnaissance et de réparation) qui a été constitué de bric et de broc au mois d’avril, qui a été voté par tous les évêques quasiment et qui en fait, finalement, n’aura même pas existé un seul jour. La raison : rien n’était pas construit.
J’ai pu en discuter avec notamment Véronique Margron, qui a été présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref) de 2016 à novembre 2025. Elle était complètement ébahie et meurtrie de voir à quel point ça avait été en recul dans la considération et les avancées pour et avec les personnes victimes. Donc quand de grandes figures, de grandes personnalités comme ça sont à ce point déçues, meurtries elles-mêmes, on mesure d’autant mieux la réalité ».
« L’Eglise veut s’affranchir de reconnaître sa responsabilité »
Olivier Savignac poursuit : « l’Eglise veut maintenant s’affranchir de reconnaître sa responsabilité et veut vraiment tourner la page, alors qu’on n’en est encore qu’au début des révélations. Et il y en aura pendant des années, des décennies. Donc c’est vrai que dans ce contexte, la venue du pape, c’est un « coup de com » pour l’Église de France qui coûte cher : près de 30 millions d’euros….
On sent bien que chez les catholiques, il y a un ras-le-bol d’entendre parler de ces sujets et d’être stigmatisés. Donc la réponse de la hiérarchie de l’église, c’est de dire : on en a assez parlé, maintenant on va fiche la paix aux catholiques, aux pratiquants […] L’Eglise veut choyer une population vieillissante de catholiques et de jeunes qui arrivent, pour certains, plus radicaux et plus obtus sur certains aspects. Elle veut les maintenir dans son giron et ne pas les voir fuir vers d’autres églises, évangéliques ou autres, ou chez les protestants.
Pour essayer de maintenir des effectifs tant bien que mal, l’Eglise veut s’affranchir de cette étiquette collée dans son dos alors même qu’elle a laissé des pédophiles, des pédocriminels proliférer et sévir pendant des décennies, voire des siècles… Et qu’elle les a protégés, entretenus aux dépens de personnes vulnérables […] Aujourd’hui elle veut tourner à la page. C’est politique. C’est de la communication. Mais le problème perdure, déjà pour les auteurs qui n’ont pour l’instant pas été inquiétés, qui sont toujours en vie. Beaucoup sont décédés et il ne leur est rien arrivé, ils n’ont pas eu de compte à rendre, mais pour ceux qui restent en vie, c’est l’impunité ».
Le cardinal Aveline fuit-il ses responsabilités ?
Enfin Olivier Savignac charge le cardinal Aveline : « oui, bien sûr, il ne faut pas stigmatiser l’Église 365 jours sur 365, sur 20, 30 ou 40 ans. S’ils sont dans un mouvement de reconnaissance, il faut leur reconnaître aussi le fait qu’ils ont avancé sur ces sujets-là et qu’ils ont été proactifs. Des commissions de réparation ont été mises en place qu’aucune autre institution en France n’a mis en place. Donc on se dit qu’il y a eu quand même une avancée.
Mais ils sont en train de se contredire et de revenir en arrière pour essayer de choyer le peu de catholiques qu’il leur reste. Et ça, c’est une honte du point de vue de la responsabilité qu’ils ont reconnue il y a cinq ans et qu’ils devaient assumer jusqu’au bout. Là, finalement, c’est avoir la mémoire courte. Et c’est, pour moi, la responsabilité du cardinal Aveline. Je le nomme et je le sollicite car j’aimerais, justement, qu’on puisse en parler avec lui.
Il nous refuse des entretiens. Il refuse de nous recevoir parce qu’il est gêné et sans doute qu’il n’apprécie pas d’affronter ses propres contradictions. ça, pour moi, c’est un manque de respect et de bon sens. Et c’est quand même un recul qui, pour nous, est très cruel parce qu’on s’était beaucoup investi aux côtés des institutions catholiques. C’est aussi extrêmement fatigant.
[…] on est aujourd’hui aux antipodes de ce qu’était la politique Moulins-Beaufort et de son conseil permanent. Le recul est terrible. C’est un gros coup de bambou sur la tête, y compris dans ma mission associative et dans tout ce qu’on a mené pendant ces dix dernières années sur le plan institutionnel, c’est terrible«
Renaître, « une vaste fumisterie »
Il existe certains espaces pour l’écoute une fois ou deux fois par an, une réunion à la CEF, mais c’est juste pour les entendre faire leurs discours sur ce qu’ils souhaitent mettre en place. Sur les propositions concrètes, tout ce qu’on a pu faire ou amener depuis 2025, rien n’advient. Ils ont ajourné le dispositif Renaître qui devait remplacer l’Inirr, parce qu’ils se sont rendu compte qu’ils s’étaient précipités. C’était une vaste fumisterie qui allait leur revenir en boomerang dans la tête.
Ils ont fait machine arrière pour annoncer l’Iniave, donc l’accompagnement des victimes d’abus sexuels dans l’Église, cette fois-ci. Ils parlent toujours d’indépendance, mais être indépendant dans l’église, donc c’est juste inaudible au niveau de l’intitulé de la commission. Et on ne sait même pas ce qu’il y a derrière. Il n’y a pas eu de préparation ni de transmission réelle des compétences avec la précédente commission (INIRR). C’est l’amateurisme le plus total. C’est catastrophique ».

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